La puissance des symboles religieux dans l’espace public

Ponencia en castellano: El poder de los símbolos religiosos en el espacio público

La liberté de conscience est un principe de base inspirateur du laïcisme, qui présente deux faces indissolubles et nécessaires pour être garantie : la neutralité de l’Etat et la liberté individuelle, même si celle-ci doit être soumise aux limites légales nécessaires pour la sauvegarde des droits des tiers.

Ceci nous conduit à distinguer entre l’ « usage confessionnel » dans les espaces publics des symboles religieux, qui peuvent enfreindre la liberté de conscience et affaiblir la neutralité de l’Etat et l’ «  usage personnel » (non ostentatoire) de ces mêmes symboles qui peut réaffirmer la liberté de conscience et par la même la liberté individuelle.

Les sociétés sont plurielles, les personnes – chacune d’elles- ont des convictions différentes et de plus, il existe des groupes d’identités idéologiques multiples. Mais, l’Etat doit être laïc, c’est-à-dire neutre face à la question religieuse ou à tout autre conviction.

Pour cela, avec l’objectif de préserver le principe de neutralité de l’Etat et le principe de liberté de conscience, à laquelle chaque personne a le droit, il faudrait éviter autant que faire se peut la présence de symboles et emblèmes religieux dans les espaces publics.

C’est-à-dire, les édifices publics, comme les administrations et les centres éducatifs, les hôpitaux, les casernes, les centres pénitentiaires, etc., mais aussi les places, les rues, les montagnes, etc. devraient demeurer libres de toute symbolique religieuse. Avec une seule exception, celle des centres de culte autorisés.

De même, pour différencier ce qui est public et par conséquent à tous, de ce qui est privé, c’est-à-dire d’une partie seulement de la société.

Dans mon intervention, je ne vais pas faire référence à l’usage personnel de symboles (voiles, crucifix, tee-shirts, etc.), je vais me référer seulement à la présence de symboles confessionnels dans les espaces publics.

La question des symboles religieux dans les différents pays européens est très variée, conséquence d’histoires politiques et sociales très différenciées et de prédominances de religions majoritaires et d’autres religions émergentes qui se sont succédées. L’immense majorité d’origine abrahamique et monothéistes, depuis l’ « Edit de Milan », quand l’ Empereur Constantin se convertit au catholicisme il y a 17 siècles.

Dans ce devenir historique de multiples faits très différents ont eu lieu dans chaque territoire européen, en relation avec la communion – quasi permanente- de l’Etat et la religion », avec de très brefs espaces de neutralité réelle et effective.

Je cite quelques faits différents et opposés, en guise de rappel :

Les croisades ; la domination de l’islam en différentes parties du sud de l’Europe ; les « Reconquêtes » chrétiennes ; les schismes variés comme l’orthodoxe chrétien d’il y a un millénaire ; les reformes protestantes ; l’Inquisition ; l’étendue impériale de la domination politico-catholique aux peuples d’Amérique latine ; Les Lumières et les tentatives politiques et citoyennes d’émancipation des personnes ; les Droit de l’Homme et des femmes ; les Concordats avec le Vatican ( en vigueur aujourd’hui) ; la loi française de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905 (aujourd’hui attaquée) ; la Constitution laïciste de la II République espagnole (ratée) ; la dictature fasciste et nationale catholique en Espagne jusqu’en 1976 ; les « fascismes » et totalitarismes impériaux et nationalistes, avec appui catholique au XX siècle ; la déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 ; les « athéismes d’Etat » de l’Europe de l’est au XX ; et enfin, les dernières migrations et les différents pluralismes religieux, conjointement à la croissance des intégrismes nationalistes.. deux faits qui augmentent et requièrent des interprétations rénovées du laïcisme et de la libre pensée.

Tout ceci a conformé et configure un panorama et une histoire politique et sociale très différenciée en fonction du territoire.

C’est pourquoi, je vais me limiter à parler du cas espagnol et comme je l’indiquais précédemment, à la « présence de symboles confessionnels dans les espaces publics ».

Bien que des légendes variées, dont l’unique finalité est de réaffirmer la symbolique externe et la prédominance catholique, se réfèrent au fait qu’au 1er siècle de l’ère chrétienne, Jacques le majeur était déjà arrivé en Espagne pour l’évangéliser, tandis que d’autres mythes surgirent, tel celui de l’invocation mariale de la Vierge du Pilar ou une « impossible arrivée de Pablo de Tarso dans la péninsule ibérique.

La seule évidence historique véridique, nous offre des données selon lesquelles pendant plus d’un millénaire et demi, les différents territoires de la péninsule Ibérique ont été « dominés » par l’Eglise catholique et romaine et pour une part par l’islam.

Depuis le III Concile de Tolède (an 589 de l’ère chrétienne), avec la « conversion » du roi Recaredo était scellée l’unité spirituelle et territoriale du royaume wisigoth qui officiellement n’était plus aryen et se convertit de manière uniforme au catholicisme, et depuis lors toute autre religion ou conviction était poursuivie.

L’organisation des royaumes qui finirent par se réunir dans la monarchie catholique hispanique de l’Ancien régime se fit, en grande partie à travers la construction d’une personnalité fortement catholique, qui déboucha sur le «  maximum religieux » des Rois catholiques, incluant la création de l’Inquisition espagnole, l’expulsion des juifs ou le baptême forcé des maures.

L’Eglise espagnole de l’époque moderne se convertit en un mécanisme de la monarchie catholique absolue et vice versa. Elle était très peu ouverte aux innovations de la réforme luthérienne, qui n’atteignit que des cercles minoritaires, c’est pourquoi les conflits religieux espagnols ne furent pas comparables à ceux qui eurent lieu ailleurs en Europe.

L’Espagne, le Portugal et le reste des territoires ibériques et ceux dominés par la couronne espagnole en Amérique latine devinrent un bastion catholique puissant et commirent des crimes de lèse humanité en défense de la foi.

Tandis qu’en Europe le «Mouvement des Lumières » se consolidait et même si Napoléon avait supprimé l’Inquisition espagnole en 1808, en Espagne, la Constitution libérale de 1812, réaffirmait la catholicité espagnole, et le clergé se réservait le contrôle des institutions de l’Etat y surtout de l’Ecole.

Ferdinand VII rétablirait l’Inquisition (en tant que saint Office ou Conseils de la foi) jusqu’au XIX bien avancé, la dernière victime étant le maitre d’école Cayetano Ripoll à Valence en 1826.

Hormis de brèves périodes libérales des XIX et XX, la période de libertés de la II République (1931-1939) et même jusqu’au Concile Vatican II (où la dictature franquiste concéda en 1967 une loi de liberté religieuse très restrictive), l’église catholique et l’Etat ont marché ensemble.

La religion catholique a été celle de l’Etat et ses symboles ont formé et forment encore une part très étendue du panorama urbain et rural. Sur des places, des rues, des montagnes et des collines, des édifices publics, cimetières, casernes, tribunaux hôpitaux centres d’enseignement, etc. abondent des croix, des symboles, des images mariales, des sorcelleries variées, tout comme dans la toponymie des rues places et villages…

Pendant des siècles, l’union de l’Etat et de l’Eglise catholique, pendant la dictature franquiste récente et même dans l’actualité avec la démocratie formelle et une Constitution (celle de 1978) qui proclame le principe de non confessionnalité de l’Etat, la présence de symboles catholiques divers en de nombreux espaces publics est une réalité, tandis qu’il y a une passivité totale – très généralisée- de l’immense majorité des politiques et des institutions publiques.

En Espagne, même s’il existe une loi de Liberté religieuse de 1980 qui aborde de manière basique les questions des rapports entre l’Etat et les églises, en plus d’ une partie du Concordat franquiste de 1953 et les accords concordataires de 1979, le référent juridique et politique est le texte constitutionnel de 1978 délibéré et ambigu.

« Aucune confession n’aura de caractère étatique. Est garantie la liberté idéologique, religieuse et de culte des individus et des communautés sans autre limitation, dans leur manifestation, que celle nécessaire au maintien de l’ordre public protégé par la loi. Personne ne pourra être obligé de déclarer son idéologie, religion ou croyances. Les pouvoirs publics tiendront compte des croyances religieuses de la société espagnole et conserveront les relations de coopération avec l’église catholique et les autres confessions ».

Il n’existe pas de norme se référant expressément à l’usage de symbolique religieuse ni qui limite les énormes privilèges symboliques, juridiques, politiques, économiques, fiscaux et en matière d’Enseignement et de services sociaux que l’Eglise catholique conserve en Espagne.

C’est pourquoi, Europe Laïque continue de réclamer : la réforme de la Constitution, une Loi de Liberté de conscience, l’annulation du Concordat de 1953 et des accords concordataires de 1979 pour qu’un Etat laïc puisse être construit.

L’Etat espagnol ne se limite pas seulement à collaborer avec l’Eglise catholique – dans la pratique- on pourrait le considérer comme très proche de « confessionnel catholique ».

Et dans le cadre politique et juridique actuel, plutôt que d’avancer vers la laïcité des institutions, il semblerait que l’on se rapproche d’un Etat pluriconfessionnel.

D’autre part, la voie juridique pour essayer d’apporter des solutions à ces questions n’est pas adéquate, puisque les tribunaux espagnols et celui des Droits de l’Homme Européen, favorisent les relations habituelles et « historiques » des différents gouvernements et parlements dans leurs respectives confessions religieuses généralement majoritaires.

Et puis, cette voie juridique n’est pas pertinente. C’est la voie législative et exécutive qui doit agir. Mais, surtout, l’agitation sociale, la dénonciation, la pédagogie qui sont les voies que l’Europe met en avant au-dessus des voies antérieures.

La plupart des voies juridiques initiées en Espagne jusqu’à maintenant, ont toujours donné raison à l’Eglise ou à l’Etat quand il la favorise, tant en matière symbolique, économique, fiscale qu’ en matière d’Enseignement.

Il se passe la même chose au niveau européen. Dans le fameux jugement Luatsi : il est connu qu’initialement, la cour du Tribunal européen des droits de l’homme avait donné raison à la mère qui exigeait le retrait de symboles chrétiens dans une école italienne, avec l’argument suivant :

« L’exposition obligatoire d’un symbole d’une confession déterminée restreint le droit des parents à éduquer leurs enfants selon leurs convictions, ainsi que celui des enfants scolarisés de croire ou ne pas croire ».

Cependant, par la suite l’assemblée désavoue la cour et donne raison au gouvernement italien en considérant le contraire : (résumé) « … Vu la pluralité des systèmes de relation Eglise-Etat en Europe (états confessionnels, de coopération religieuse et laïcs) ces derniers ont une grande marge d’appréciation sur les mesures à adopter. Dans ce cadre el Tribunal doit respecter les options des Etats dans la mesure où ces options ne conduisent pas à une forme d’endoctrinement, qui est prohibé par la convention Européenne des droits de l’homme. C’est pourquoi, la présence d’un crucifix dans un centre scolaire ne donne pas à la religion majoritaire du pays une visibilité prépondérante, parce que le crucifix pendu sur un mur est un symbole essentiellement passif et sa présence doit être relativisée étant donné la présence historique et culturelle de la religion catholique dans ce pays… »

Ce fait nous met face à un problème très difficile pour avoir recours aux Tribunaux de justice

à propos des questions d’agression symbolique.

Ceci a eu lieu en Espagne pour des cas similaires en milieu scolaire, institutionnel…

Récemment Europe Laïque et MHUEL avons dénoncé auprès du tribunal National l’attribution d’une médaille « du mérite policier » à une Vierge qui selon la concession avait agi en « acte de service ».

Jusqu’à présent, les tribunaux ne nous donnent pas raison et mentent dans les jugements prononcés, au profit du gouvernement et de l’Eglise même si c’est une aberration. Nous avons présenté un recours devant le Haut Tribunal Constitutionnel, cette fois pour infraction à la laïcité de l’Etat. Mais nous doutons qu’on nous donne raison.

Les 1300 Croix de Guadarrama

La polémique a surgi en 2014. Plusieurs associations d’alpinistes ont dénoncé la présence de croix en haut des montagnes de la Sierra de Guadarrama. Objectif 1300, une association intégriste catholique avait entrepris sa quatrième édition – il semblerait que depuis 2012, ils montaient des croix sur les sommets- plaçant une grande croix de quatre mètres de haut sur le mont la Maliciosa, qui se trouve dans le parc national de la Sierra de Guadarrama.

A la suite de ce trouble, l’Agence de l’Environnement de la Communauté de Madrid pressa l’organisation religieuse de suspendre la dite activité « pour laquelle elle n’avait pas d’autorisation ». Face à la décision de l’Environnement qui admit que quelques croix avaient été retirées, l’association intégriste indiqua qu’elle ignorait qu’il fallait demander un quelconque permis et annonça qu’elle agirait en accord avec la législation en vigueur.

L’initiative catholique « objectif 1300 » défia à nouveau la Communauté de Madrid au mois de septembre 2014. Après que l’Agence de l’environnement se soit prononcée. Le groupe de catholiques informa au moyen de pamphlets qu’ils continueraient avec ténacité. Pour l’occasion, l’expédition monterait jusqu’au sommet de El Yelmo, sur la commune de Manzanares el Real même si l’Agence insistait sur le fait que c’était une activité illégale et non autorisée. Nous savons qu’elle n’a pas été installée.

Cependant, de nombreuses associations catholiques écrivirent des communiqués exposant qu’il leur paraissait malheureux que l’Agence de l’Environnement enlevât et n’autorisât pas la mise en place de croix qui ne gênaient personne et   qui sont à tout le moins un symbole de foi, amour et liberté. Un symbole que des jeunes installent avec effort dans la montagne, en souvenir des centaines de milliers de chrétiens qui sont assassinés ou qui risquent de l’être dans la moitié du monde, aux mains des radicaux islamistes.

Il semble que le thème est aujourd’hui tranché au moins à ce que nous en savons. Peut-être par un accord politique occulte entre l’Agence et la hiérarchie catholique.

Cependant, en Espagne l’exaltation de symboles catholiques essentiellement des croix, des images de vierges et des saints est une constante et en certaines occasions avec l’appui institutionnel comme pour une croix à Vigo, que les tribunaux de justice ont fait retirer en première instance s’appuyant sur la loi de la Mémoire Historique mais un recours a été déposé par la municipalité avec son maire à la tête.

La semaine sainte, les pèlerinages, les rites religieux, les funérailles d’Etat catholiques etc, sont financés avec de l’argent public et jusqu’à présent de nombreux politiques y assistent en fonction de leur responsabilité publique.

Avec la nouvelle ère politique qui commence nous verrons si nous avancerons en faveur de la laïcité des institutions. Il faudra attendre quelques temps parce que les agendas des programmes de gouvernement ne mettent pas la question de la laïcité au premier plan malgré quelques gestes significatifs de la part de quelques maires et conseillers.

La présence des symboles religieux dans les lieux publics est une question controversée. La pluralité de systèmes de relation Eglise-Etat existant en Europe et le manque de consensus interne sur la solution adoptée en de nombreux pays qui nous entourent rendent difficiles le rapprochement de positions.

D’une manière générale, la présence de symboles religieux dans l’espace public a une signification religieuse prépondérante, objectivement remarquable et potentiellement conflictuelle, qui lèse la séparation entre l’Etat et les confessions et discrimine ceux qui appartiennent à la confession majoritaire.

A partir de là il n’y a pas d’autre solution que de procéder à l’enlèvement des symboles religieux permanents des espaces publics.

La seule exception pour ne pas retirer quelques symboles religieux serait celle de conserver ceux qui auraient en tout cas, une grande valeur historico artistique. S’il y avait consensus politique et social pour cela.

La jouissance du patrimoine artistique ne doit pas appartenir exclusivement à une partie de la communauté même si c’est d’elle qu’il procède idéologiquement, mais à tout le monde. Puisque au final, c’est nous tous qui finançons.

La présence du crucifix ou d’autres symboles religieux dans les écoles, casernes, mairies, sièges judiciaires, etc, est un reste fossile de régimes fortement confessionnels et de sociétés homogènes.

Dans des sociétés diverses en évolution, le principe de laïcité de l’Etat ne peut s’affaiblir par le jeu de la clause de reconnaissance du fait religieux et le droit de ne pas être discriminé pour des raisons de religion ou de convictions et être dégradé à la simple règle générale d’égalité.

L’Espagne est un pays où la laïcité est complexe, mais la ligne qui pourrait le changer en un Etat à la laïcité ratée est très mince si nous continuons sur le même chemin.

La société espagnole s’est très fortement sécularisée , mais pas la politique. Nous avons quelque confiance (quoique pas trop, au moins à court terme) que les nouveaux airs politiques peuvent nous mettre enfin sur la ligne de départ de la construction de l’Etat laïc.

Cependant au niveau européen les attaques à la laïcité des institutions et au droit à la liberté d’expression, de pensée et de conscience sont en constante augmentation en ce début du XXI.

La violation des Droits de l’Homme les plus élémentaires se succèdent et les intégrismes religieux et fascistes croissent.

En 2015, Europe Laïque a présenté devant le Parlement Européen un « Lettre européenne pour la laïcité et la liberté de conscience » et nous essayons de le faire auprès des gouvernements européens et du Conseil de l’Europe en tant que document de réflexion collective et solidaire.

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